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LE PORTRAIT DE PHILIPPE DAVET, DIRECTEUR DE BLONDEAU & CIE., GENEVE

Rien ne destinait Philippe Davet à l’art. Et pourtant. Il est devenu l’une des personnalités les plus respectées sur le marché. Comment l’homme au blouson de cuir est-il devenu un acteur incontournable de la scène genevoise et au-delà ? Ceux qui le connaissent saluent son sérieux et humilité. Quand je le sollicite pour ce portrait, je lui explique que sa figure de « parrain » sur la place m’a toujours intriguée et que je souhaitais lever une part de mystère sur sa profession. Inutile de rappeler combien ce milieu est enveloppé d’opacité et de fantasmes nourris à coups de gros titres mêlant montants souvent faramineux et personnalités publiques. Il accepte l’entretien et je le rencontre dans les locaux de Blondeau & Cie qu’il a rejoint en 2000.

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Un parcours atypique

Pour ce comptable de formation qui commence sa carrière professionnelle très tôt, tout s’enchaîne rapidement : un brevet fédéral de comptable, puis un diplôme d’expert-fiduciaire dans un milieu où il s’épanouit avec de beaux succès qui lui demandent cependant un rythme de travail très soutenu. C’est auprès de la Société Fiduciaire Suisse, devenue aujourd’hui PricewaterhouseCoopers, qu’il fait ses armes. A trente ans, avant qu’on lui propose de devenir associé, il quitte tout pour aller vivre à Darwin en Australie. On est en 1997 et Philippe Davet y restera deux ans au cours desquels il travaille pour la Croix Rouge locale ainsi qu’à la direction d’un centre d’art dans une communauté aborigène pendant quelques mois.

De retour en Suisse, un ancien client de son bureau fiduciaire le contacte et lui demande son aide pour organiser le déménagement de ses bureaux et de sa bibliothèque de Paris à Genève. Ce client, c’est Marc Blondeau. De ce mandat initial de trois mois, naîtra la collaboration que l’on connaît entre les deux hommes. Davet, qui ne connaît rien à l’art, selon ses propres mots, se plaît à raconter qu’avant de travailler pour Blondeau & Cie, la seule fois où il est entré dans un musée, c’était à cause d’une fille à Paris, qui voulait aller un samedi après-midi à Pompidou ! Son expertise, il la doit à sa curiosité accrue. A force de lectures et de visites dans les musées, il se forge des bases solides en histoire de l’art. D’abord généraliste, il aiguise ses connaissances au fil de ses explorations en galeries qui lui donnent accès à la scène artistique contemporaine. C’est en 2003, qu’il décide d’organiser une première exposition avec des œuvres de Louise Lawler dans l’espace à disposition sous les bureaux de la rue de la Muse 5, en plein cœur du Quartier des Bains. A ce moment-là, les galeries d’art de Plainpalais vernissent leurs expositions en commun une fois par année mais vu le succès grandissant auprès du public, la fréquence passera à trois vernissages communs par an.

L’artisan du Quartier des Bains et de Art Genève

« La philosophie de l’époque était de démontrer que les galeries étaient le moteur d’évènements dont les institutions pourraient également bénéficier »

Le milieu de l’art se montre relativement fermé pour celui qui vient d’un autre horizon professionnel, et « rentrer dans les galeries était difficile. L’idée avec le Quartier des Bains, c’était justement de faire un événement où il est beaucoup plus facile d’approcher les galeries pour voir un travail artistique que de le faire un samedi ou tu as l’impression de déranger la personne qui est là. »  Ce sont cette volonté d’ouverture auprès du grand public et un esprit de communauté de quartier qui motive Philippe Davet à créer l’Association du Quartier des Bains en 2005. L’idée d’inclure le MAMCO et le Centre d’Art à cette initiative de fédération des galeries est une première pour ce type d’évènements populaires. Après avoir essuyé un premier refus de participation de la part des deux institutions, Davet obtient finalement leur adhésion en tant que membres et, grâce à Sandra Mudronja, alors responsable de la communication de l’Association, le succès est rapidement au rendez-vous. Pendant une dizaine d’années,  le public se presse dans les galeries des rues de Plainpalais puis l’engouement initial s’essouffle progressivement.

Celui qui a su saisir le précieux zeitgeist et offrir une vision qui répondait aux besoins et envies de son époque ne tarde pas à être contacté par Palexpo qui veut bénéficier de cette réussite pour son salon d’art. En 2010, le comité de Art by Genève ne compte aucun marchand professionnel et c’est bien là le problème. Du côté de Palexpo, un nouveau directeur, Thomas Hug, est nommé pour manœuvrer le paquebot. Sous l’impulsion de Philippe Davet, place à une nouvelle mouture du comité avec, pour la première fois, uniquement des professionnels du milieu de l’art à la barre et c’est dans l’esprit d’un salon d’art intimiste que nait Art Genève.

 « Avec Art Genève, il y avait la possibilité de faire rayonner Genève à l’international pour un autre sujet que les banques »

Pour Philippe Davet, ces deux missions culturelles à Genève ne viennent pas interférer avec son activité de conseiller et marchand d’art :

« Sur le marché, notre activité a toujours été clairement séparée. Il n’y avait jamais de lien direct. On peut dire évidemment, que quand on fait une exposition, on est plus content d’avoir 3000 visiteurs que 32. Donc le quartier des Bains a eu une implication sur la visibilité de nos expos. Mais en dehors de cela, il n’y avait pas d’enjeu. En termes de marché, il y a une vraie différence entre des acheteurs de premier marché que des acheteurs de deuxième marché. »

Navigation en eaux troubles 

Pour ce spécialiste du marché de l’art, le volume des nouveaux acheteurs sur les ventes aux enchères n’a eu cesse d’augmenter entre 2000 et 2022 : chaque année, les maisons de vente voient arriver entre vingt et trente pourcents de nouveaux clients qui font leurs premières acquisitions. Logiquement, le volume de transactions augmentait et le chiffre d’affaires avec. Le petit groupe de collectionneurs européen et américain des années nonante bien connus des acteurs du marché, ne fait que s’élargir et s’internationaliser : cela a commencé avec les oligarques russes, en passant par le Moyen-Orient, l’Inde, la Chine, pour arriver au Brésil et en Amérique Latine. Certains pensaient cette croissance exponentielle mais d’autres ne s’y sont pas trompé et cela a pris fin en 2022.

« La bonne nouvelle, c’est que cela n’a pas créé une crise avec une chute brutale. C’est simplement qu’entre les ventes de 2025 et celles de 2023, on observe 50% de perte en termes de volume de chiffres d’affaires. Mais ça marche. C’est- à- dire qu’ils vendent beaucoup moins, mais ils vendent plutôt bien. »

Cette transparence, toute relative qu’elle soit sur les enchères (accompagnées de garanties qui viennent fausser la réalité du marché), permet d’avoir des estimations et de se baser sur des données factuelles. Cela n’est pas le cas sur le marché primaire, celui des galeries : aucun chiffre n’est rendu public, rien ne permet de connaître les marges et du coup la lumière s’éteint pour toute personne hors du circuit. Cette opacité sur les transactions du premier marché vient nourrir généreusement le mystère qui entoure le fameux monde de l’art.  Quand je lui demande comment redynamiser le marché, Philippe Davet me répond simplement « le faut-il ? » puis il s’explique en indiquant qu’il est nécessaire de distinguer différents profils d’acheteurs :

« La grande majorité sont les acheteurs qui décorent leurs intérieurs avec de l’art, les investisseurs et les spéculateurs. Les collectionneurs quant à eux, ne sont peut-être que 5% des acheteurs d’aujourd’hui. Ce sont essentiellement les acheteurs qui décorent leurs maisons qui ont afflué et qui ont tendance à disparaître. Les collectionneurs eux ont toujours été rares et sont ceux qui recherchent des œuvres qui resteront dans l’histoire de l’art. Les autres acheteurs ont des considérations et des réflexions hors du champs historique de la place accordée à un artiste et du coup on parle de deux mondes qui sont différents. Chez Blondeau & Cie, je travaille avec ce 5 %. Pour les autres, mon discours est quasi inaudible. »

L’Advisor

Bâtir une véritable relation de confiance sur la durée avec ses collectionneurs est la mission professionnelle de Davet : c’est grâce à elle que le conseiller pourra proposer la bonne œuvre dans la bonne collection. Recherches approfondies, visites, accompagnement et confiance sont les ingrédients de ce qui fait la profession telle qu’elle est exercée chez Blondeau & Cie. On est donc loin de la liste de desiderata adressée à la myriade d’art advisors  que nous croisons lors des jours VIP des foires les plus courues, foulant nerveusement les moquettes et qui, dans l’urgence, ont peu de recul quant à l’appréciation des œuvres.

« Je n’ai jamais de contrat d’exclusivité et les collectionneurs avec qui je travaille sont libres d’acheter sans moi. Nous partons d’une œuvre et nous tentons de lui trouver un acquéreur. C’est la démarche inverse d’une liste de course. »

Celui qui se concentre sur les artistes d’avant 2000 explique avec la simplicité qu’on lui connaît qu’il faut vingt-cinq ans de carrière d’un artiste afin de se faire un avis sur la place que ce dernier occupera, ou pas, le cas échéant, dans l’Histoire de l’Art. Exit donc les Shara Hugues et Robert Nava du spectre d’attention du conseiller.

Celui pour qui l’unique façon d’apprendre dans ce milieu est d’aller dans les musées et les galeries plutôt que sur les foires ou auprès des maisons de ventes, ne se lasse pas de son métier. Un regard vers l’avenir plus que dans le rétroviseur, Philippe Davet pense à ses prochaines transactions plutôt que celles qu’il a conclues par le passé et il est fort à parier qu’il y en aura encore de très belles.

 

Questionnaire de Proust revisité pour Philippe Davet

Le principal trait de ton caractère : Réfléchi
Ton principal défaut : Trop sérieux
Ta principale qualité : Fiable
Ton occupation préférée : La famille
Ton artiste préféré : Martin Kippenberger
Ta première œuvre d’art : Un dessin de Jean-Luc Verna en 2001
L’œuvre que tu voudrais avoir chez toi : Je la cherche encore…
Ton auteur préféré : Michel Houellebecq
Le livre que tu lis en ce moment : Ferdinand von Schirach : Crimes
Ta playlist Spotify : Pas de playlist. J’écoute exclusivement des albums. Tool, Radiohead, Bill Frisell, Neil Young, Miles Davis
La série télé que tu regardes : Aucune
Le meilleur conseil qu’on t’a donné : Apprendre
Ta devise : A l’attaque
Le pays où tu aimerais vivre : La Suisse
Tes prochaines vacances : Afrique du Sud